Entretien avec Philippe Valls, psychologue clinicien, cofondateur d’Enfants Réfugiés du Monde (ERM)
Le jeu
ET LES ENFANTS EN DIFFICULTE

Vous avez une grande expérience de l’aide aux enfants réfugiés à travers le jeu. Celui-ci ne peut-il pas être considéré comme "futile" dans des situations de grande détresse ?

Le jeu est absolument indispensable à l’enfant, il est inséparable de sa qualité de vie. En jouant, l’enfant se développe aux niveaux physique et moteur, cognitif et affectif, social et culturel. Le jeu est un processus actif qui réduit les tensions nées de la frustration. Pour les enfants de toutes les guerres, de toutes les misères, le jeu est le moyen le plus sûr pour s’opposer d’une manière active aux situations les plus désespérées. Le jeu enlève la peur qui bloque le développement de l’enfant. Il lui permet, tout en connaissant une réalité douloureuse, d’inventer une autre vie, acceptable pour aujourd’hui et demain.

Bettelheim disait que "la plus grande importance du jeu est le plaisir immédiat que l’enfant en tire et qui se prolonge en joie de vivre". Qu’en pensez-vous ?

Comme Winnicot le souligne, chaque épisode de jeu ordinaire inclut une thérapie en soi. De l’espace du jeu il réduit les tensions internes, limite l’impact des excitations externes, atténue les effets pathologiques des traumas. Pour l’enfant, le “jouer” est l’ouverture d’un "espace potentiel", intermédiaire entre la réalité externe et la réalité psychique interne, qui lui donne l’opportunité de développer sans danger sa propre stratégie pour dépasser les difficultés du passé et du présent.

Avez-vous revu des anciens enfants en situation de détresse qui ont suivi des programmes basés sur le jeu ? Quel souvenir ont-ils de cette expérience ?

Oh oui, j’en ai revu plusieurs. Au Guatemala dans les années 1980, les enfants ont vécu une guerre qui visait leur communauté, leur peuple, leur culture, ils ont connu l’exil… Beaucoup d’entre eux ont joué dans les jardins d’enfants et les centres d’animation mis en place par ERM. 15 ans, 20 ans plus tard, ils s’en souviennent. Dans leurs récits, on décèle une peur immense qui contient et dépasse toutes les peurs de l’enfant, un traumatisme indélébile dont ils souffrent encore.

« Ce que je ressentais à cette époque ? J’avais très peur et je ne pouvais en parler à personne. Je ne sais pas comment nous avons repris confiance. Simplement, nous avons commencé à jouer avec des jouets au centre d’animation. Cela nous rendait heureux, nous ne voulions plus rentrer à la maison. Pour moi, c’est un souvenir heureux de mon enfance, le seul ! »

« La première fois que je suis venu au centre d’animation, j’avais surtout peur. Peur de prendre un jouet, peur de regarder l’animateur, peur des autres enfants. Mon corps était tout dur, si dur qu’il me faisait mal. L’animateur est venu avec un grand sourire, il m’a parlé doucement et m’a dit que je pouvais jouer comme je voulais. J’ai mis longtemps à comprendre… Puis, peu à peu, mon corps est devenu moins dur, moins douloureux, et la peur est partie en jouant. C’était la première fois que je n’avais plus peur. »

« Le jeu enlève la peur. Enlever la peur, c’est la seule chose que l’on peut faire pour continuer à vivre. Ce que j’ai vécu, je ne l’oublierai jamais, ça ne s’efface pas. Seulement maintenant je peux en parler et quand la peur vient, je sais l’écouter pour qu’elle s’éloigne. »

Vous avez écrit "La malle de jeux internationale" avec Nicole Dagnino, pensez-vous que le jeu soit universel ?

Dans n’importe quel lieu, à n’importe quel moment, chaque fois qu’ils le peuvent, depuis toujours, tous les enfants du monde jouent, même dans des circonstances extrêmes ou de grande précarité. Il suffit de l’observer pour comprendre que le jeu est une manifestation spontanée et une activité essentielle pour l’enfant. Cette activité est si prépondérante dans son existence qu’on pourrait dire que c’est sa vraie raison d’être. Ainsi le jeu peut être considéré comme un droit indispensable de l’enfant (il est inscrit dans la Convention Internationale des Droits de l’Enfant) et comme tel on ne peut pas le nier, l’altérer ou le négocier. De plus c’est un devoir des adultes de permettre aux enfants de jouer, spécialement quand leurs possibilités de jouer ont été restreintes.